Charlie



   Ne me dites pas qui être.

   C’est un cauchemar, l’horreur amarrée à nos vies, sauf que la vie en vrai, la vie en quotidien elle continue : prendre le métro, aller travailler, se regarder en face, la gorge un peu nouée, faire manger les enfants, faire parler les enfants, leur dire quoi exactement ?

   Je ne suis pas un enfant. Vous n’avez pas l’obligation de me parler et me dire de ne pas aller marcher, mais vous en avez le droit. Je vous entends mais je ne vous écoute pas. Vous me dites à moi, à tous les autres que vous ne voulez pas être associés aux politiques, aux monstres, à l’anonyme qui se joindra au cortège pour défendre la liberté d’expression et la République. Je ne m’associe pas à eux.

   J’irai marcher parce que mercredi, des mecs sont morts parce qu’ils ont fait des dessins. Ni plus, ni moins.

   Vous dites que c’est terrible, certes, mais que des milliers de personnes meurent chaque année sous les bombes de nos armées, de la répression des dictatures, de froid, de faim, sous les coups de leur conjoint et qu’on n’en parle pas, qu’elles meurent  anonymes, au près ou au loin, oubliées du monde et de nos démocraties. Ne me dites pas comment quantifier mes douleurs et mes peines. Vous en avez le droit mais je ne vous écoute pas ; j’irai pleurer mes morts et vous ne savez pas pour quels autres j’ai versé des larmes ou marché cette année.

   Vous dites « ce n’est pas ça, l’esprit Charlie Hebdo ». Evidemment que ce n’est pas ça. Bien sûr, ils n’ont jamais voulu être des symboles, ils s’en moquaient des symboles, les dézinguaient à coup de dessins chocs, bêtes et très cons souvent. Ils n’auraient pas voulu ça, une grande marche en leur nom pour défendre la liberté d’expression. Ils auraient été les premiers à se moquer, à penser leur une acide et drôle pour se foutre de nous, les imbéciles réunis dans la rue pour défiler et j’aurais ri avec eux de moi, de nous. Ils n’auraient pas été d’accord, ils auraient pris un crayon, pas une kalachnikov.

   J’irai marcher avec mon chagrin, ma colère, au nom d’aucun symbole. Faites de moi un symbole si vous le souhaitez. Mettez-moi dans le même sac que les politiques que vous haïssez. C’est eux, c’est vous et le reste du monde qui m’associez, faites de nous des symboles. Les symboles, ce sont ces deux policiers abattus parce qu’ils représentaient la République. Ces otages morts dans une épicerie parce qu’ils étaient juifs. Ces mosquées, taguées en représailles. Eux n’ont jamais voulu être des symboles. 

   Vous pouvez décortiquer, analyser, associer et dissocier en engageant beaucoup ou très peu de vous-mêmes. Je comprends, je respecte,  je vous laisse à vos idées. Je n’écris pas pour des idées, je n’irai pas marcher pour des idées. Ne me dites pas qui être, quoi ressentir ou quoi faire. Vous pouvez me théoriser, rire de mon infériorité qui me pousse à agir en plus de penser, je ne vous écoute pas, pas aujourd’hui en tout cas.

   Comme beaucoup d’autres, je crois qu’après mourir, il n’y a plus rien. Que des gens qui pleurent, qui rient, qui essaient de trouver du sens à ce qui est juste une énorme absurdité. Je marche parce que des gens sont morts, ni plus, ni moins. 

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