Craies d'amour.




   J’ai lâché mon stylo pour une craie, et mes lettres au tableau sont toutes de travers. Un peu bringuebalantes, se tenant par la main alors que je maudis encore la cursive ; étonnées et pas peu fières d’être arrivées là. Elles ne s’y attendaient pas, ce n’est pas ce que j’avais annoncé. Elles devaient être à l’encre noire sur du papier sale, au fin fond des journaux, elles devaient dire « journaliste » en beau, en GRAND COMME ÇA.  Et les gens de s’exclamer : « oh ! ah ! ». Journaliste, ça fait bien, ça fait important. Ça rend fier un parent et ça ne fait pas mentir tous ceux qui vous ont prédit un avenir.

   Mais dans les journaux mes lettres s’ennuyaient. Elles cherchaient leur place, encore un petit feuillet à la traîne, juste un encadré par ci, là-bas, elles faisaient des phrases auxquelles elles ne croyaient pas. Je disais attendez, vous verrez, il faut être patient, il faut travailler. Un coup d’œil, un froissement de papier et elles disparaissaient. Au début elles se vantaient, regardez là en bas c’est mon nom ; c’est moi, j’ai écrit. Et puis finalement non. « Tu as écrit quoi ? ». En fait, pas ce à quoi je m’attendais. Pas vraiment ce que je voulais.

   Alors elles sont parties, comme des tire-au-flanc. J’étais seule, fatiguée. Plus rien à dire, lèvres closes, vidées, pas envie d’écrire. Laissez-moi tranquille.

   Je suis retournée m’occuper des autres, des enfants des autres, pour m’oublier un peu, parce que c’est ce que j’aimais. Ces gamins qui ont du mal à tutoyer les premiers jours puis m’appellent  «maman » par accident. Ceux qui se croient grands, à qui il faut répéter politesse et respect vas-y c’est abusé, et qui fondent en larmes dans mes bras avant de repartir à la fin de l’été. Ceux qui demandent beaucoup et vous le rendent en milles.

   Pendant ce temps-là mes lettres, elles, ont pris le large et sont parties se promener du côté des instituteurs. Mes maîtresses d’école et mes anciens professeurs, tous convoqués pour l’occasion, qui avaient dit que j’irai loin, après tout ils n’avaient jamais vu une enfant écrire comme ça, à cet âge-là. Mais j’ai grandi monsieur, et à trop vouloir écrire, les mots s’en sont allés. Puis elles ont rencontré les bonnes personnes : l’instit’ qui criait trop, qui leur a fait dire « tiens, moi à sa place j’essaierais de faire autrement »,  et l’instit’ qui les a fait rire. Celui qui était grand et beau, qui les a fait danser en secret contre le mur d’un escalier et la nuit, cachés, à bout de souffle, à bout de lit. Qui faisait chanter les mots. Qui, sans le savoir et sans que je m’en aperçoive, a écrit un petit morceau de mon histoire avant de s’en aller. Il m’a montré que l’on pouvait écrire à un tableau et être heureux, que je pouvais prendre ma craie et leur apprendre un peu moi aussi ; les aider peut-être, gronder certains, être épuisée, découragée souvent, et tout ça dans un grand éclat de rire.

   Les mots ont commencé à revenir timidement, à prendre forme. Je veux être institutrice j’ai murmuré, mon coming out à moi : tout le monde savait. Certains sont heureux, d’autres un peu inquiets, déçus, désarçonnés. Méprisants parfois. Je l’ai dit un peu plus fort pour couvrir leurs voix. Je l’ai dit parce que c’était évident et tellement absurde de l’avoir enterré toutes ces années.

   Mes lettres sont revenues. Je n’ai jamais autant écrit que depuis que je n’y suis plus obligée. Je noircis mes pages et mon tableau, j’apprivoise mes cursives. Je ne suis pas encore institutrice. Mes lettres sont toutes de travers, pas très sûres d’elles, avec tellement à apprendre. Penchées, un peu ivres. Comme avant un grand éclat de rire. 


Commentaires

Articles les plus consultés